Imprévisible
André Forcier, on l’a probablement déjà entendu, est l’enfant terrible du cinéma québécois. Il s’est fait remarqué autant par ses films que par ses coups de gueule souvent justifiés et lancés avec conviction. C’est aussi un monument de notre cinématographie, celui qui a créé des films comme L’eau chaude, l’eau frette, Au clair de la lune et La comtesse de Baton Rouge. On a beau reconnaître l’importance du cinéaste au style singulier et son apport au 7e art québécois, on peut dire aussi que les institutions de financement ne sont pas toujours au rendez-vous lorsqu’il est temps de produire son prochain film…
Je me souviens a été réalisé avec un budget dérisoire pour un film d’époque qui compte, en plus, quelques scènes tournées en Irlande. Ça n’a pas empêché le cinéaste d’aller de l’avant avec son projet et de se monter un casting flamboyant qui rend bien l’univers éclectique du film. Le ton passe de la reconstitution historique à des passages plus poétiques, de l’humour caustique à des moments sensibles où il fait une fine observation de rapports sociaux. C’est parfois surprenant et surtout imprévisible. C’est de l’écriture sans concession. Un personnage qui semblait important disparaît au début du film ? Quelque chose de nouveau aura le don de nous amener ailleurs sans pour autant laisser tomber le spectateur. Autre force du film: les répliques. Elles sont mordantes et punchées, et nous gardent le sourire aux lèvres une bonne partie du film.
Le film est tourné dans un très beau noir et blanc. On pourrait croire que ce parti pris esthétique a quelque chose de nostalgique. Il faudrait peut-être plutôt regarder du côté du décor pour y voir une justification. Le filmage en noir et blanc des mines, de l’hiver, des bâtiments, des costumes, représente une des belles réussites du film. De plus, c’est intéressant d’observer le contraste entre la période historique où se situe le film, qu’on aura appelée la grande noirceur, et le sujet qui tourne autour de différentes forces progressistes (communisme, syndicalisme, féminisme) qui viennent s’opposer au clergé et au gouvernement Duplessis à la poigne de fer.
C’est aussi ça le cinéma qui visite les pans de notre identité et de notre mémoire collective. On a vu bien des films québécois revisiter des œuvres littéraires ou des moments forts de notre histoire, ils sont rares les cinéastes à les traduire avec autant de fantaisie par la forme. Il y en a d’autres qui le font, mais Forcier demeure un maître dans l’art de se foutre des conventions, tout en faisant plaisir à son spectateur. Certains diront qu’il pêche parfois par l’excès, son engagement à vouloir nous raconter des histoires trouvera toujours un public qui sait se faire enivrer. |