Tati
Un son inusité, une situation abracadabrante et voilà le grand monsieur qui se penche sur l’objet commun devenu étrange. Le ton est burlesque, le décor ainsi que l’ambiance semblent conçus en réaction à la modernité. Bienvenue dans l’univers de Jacques Tatischeff, ce cinéaste magnifique, créateur de seulement une demi-douzaine de longs-métrages (Jour de fête, Mon Oncle, Playtime), qui auront marqué le cinéma pour toujours. L’illusionniste n’est évidemment pas un film réalisé par Tati (décédé en 1982), mais un projet écrit par lui. Sylvain Chomet, le réalisateur derrière le déjà très tatiesque Triplettes de Belleville, en a obtenu les droits. Le résultat est une adaptation très libre du scénario original et de l’esprit de Tati, mais surtout un bel hommage.
L’esthétique du film est très éloignée de l’animation courante (Pixar ou Dreamworks) qui a adopté depuis un bout de temps les nouvelles technologies et qui est bien souvent en 3D. Avec l’Illusionniste, le choix de l’animation traditionnelle apporte beaucoup plus de splendeur parce que la production du film était au départ prévu en imagerie numérique. Elle fait en sorte que le spectateur est moins porté à suivre uniquement l’action ou les effets entraînants qui cherchent à le garder captif et lui lance aussi une invitation à observer le détail dans les planches dessinées avec finesse et génie. Avec un minimum de dialogue, un montage lent (très peu de plans) et des images cadrées avec une bonne distance des personnages, le spectateur est sans cesse interpellé par des éléments subtils qui rendent l’expérience ludique, intelligente et surtout, pleine de poésie. Le film est avant tout un travail d’artistes en quête de beauté plutôt qu’un objet de pur divertissement qui aurait pour unique visée d’exciter le gamin en nous. S’en tenant à ces quelques caractéristiques, on pourrait penser que le film ne s’adresse qu’au seul public adulte. Malheureusement, ce serait nier l’intelligence et la sensibilité des enfants qui sauront adhérer à cet univers.
Racontant l’histoire de cette jeune fille adoptée puis aimée chastement par un vieil illusionniste, le récit nous transporte vers la fin des années 50, une période choisie pour démontrer ce qui sépare la tradition des numéros de music-hall avec les tendances modernes du monde du spectacle. La réflexion proposée est beaucoup sur le ton de la mélancolie, sans pour autant être réellement nostalgique de l’époque. Chomet nous parle d’art, de création et d’art de vivre. Le récit peut apparaître un peu léger et simpliste avec ce fil narratif qui suit ce couple particulier, mais c’est dans le détail des caractères que le film nous parle. Il s’agit d’une drôle de vision de la culture de la France, puis celle de l’Écosse et de l’Angleterre, de leurs habitants et de leurs mœurs. Cette étrange histoire d’amour est finalement un prétexte pour porter un regard semblable à celui, quasi anthropologique, que pouvait avoir Tati.
Curieux sujet que ce scénario de Tati qui a pour personnage principal un illusionniste. Cela nous rappelle le génial Georges Méliès (1861-1938), illusionniste de premier métier et premier véritable magicien de cinéma, qui a vu sa carrière se terminer dramatiquement, endetté et presque oublié. C’est en bonne partie le destin qu’aura connu Tati. Raison de plus pour que Sylvain Chomet rende cet hommage à ce grand réalisateur. |