Métaphysique
Il faut lire les nombreuses « critiques », positives et négatives, écrites sur des sites internet de cinéma, par des spectateurs ayant vu L’arbre de la vie. C’est un phénomène en soi. Comme le film met en scène Brad Pitt et Sean Penn, il semble que plusieurs personnes pensaient retrouver leur vedette dans des rôles plus émouvants et dans un film plus entraînant. Rarement un film a créé une aussi grande opposition entre deux types de « cinéphiles ». Les uns décrivent le film comme un chef-d’œuvre, l’un des derniers d’une très courte liste, tandis que les autres en parlent comme étant un film ennuyant, décousu, où le héros n’attire pas la sympathie.
Pourtant, Terence Malick est un cinéaste américain méticuleux qui prend beaucoup de temps avant d’offrir une nouvelle œuvre. Il a réalisé cinq films en une quarantaine d’années. Et, L’arbre de la vie compte plusieurs éléments qui en font un film fascinant offrant une multitude de possibilités de regards sur les thèmes abordés. Seulement, il est possible que le grand public habitué à être transporté dans une intrigue captivante se trouve ici un peu largué. Dommage, parce que pour le minimum de participation que le cinéaste exige du spectateur, il lui fait vivre un moment de cinéma mémorable.
Pour apprécier le film, le spectateur a avantage à se laisser entraîner dans un espace-temps allant du début de l’humanité jusqu’à la création de toute une civilisation, de ce qu’il y a de plus primitif à ce qu’il y a de plus évolué. Le cinéaste y aborde plusieurs thèmes de la vie et traite autant des sciences de la nature que des sciences sociales et humaines. Le cadre sociohistorique du récit principal étant l’Amérique profonde des années cinquante, on y observe le destin des membres d’une petite famille, leur système de valeurs, leur bonté, leurs faiblesses morales, leurs aspirations, leurs échecs, le type d’éducation reçu, leur développement psychologique et l’importance de la pression du système économique. Ce film nous invite à porter à la fois la lunette de l’anthropologue, du psychologue et du philosophe. Si le spectateur accepte l’œuvre comme étant un film hors du commun, il pourra alors vivre une expérience humaine, intellectuelle et sensorielle, bref, un troublant voyage intérieur.
Encore une fois, il est bon de rappeler que si le film a remporté la Palme d’Or à Cannes, le jury, présidé par Robert De Niro, tout en considérant le contenu du film, a probablement été très séduit par son côté esthétique. L’arbre de la vie est le type d’œuvre qui marque justement par la beauté du travail formel. Le montage, avec ses allers-retours esthético-didactiques, peut déstabiliser ou exaspérer, mais il doit être vu comme un objet qui cherche à densifier et sublimer ce qu’il est convenu d’appeler l’expérience humaine. Le spectateur doit prendre un recul et considérer les différentes séquences comme un tout significatif. Comme dans l’ensemble des films de Malick, l’Homme est soumis à la nature, la sienne et celle qui l’entoure. Le travail somptueux effectué au niveau de la direction photo, présentant des images lumineuses, et l’utilisation d’une caméra sans cesse en mouvement viennent à la fois émouvoir et saisir l’esprit pour donner plus de sensibilité et magnifier les petits moments, ceux qui pourraient paraître insignifiants. À souligner aussi, cette manière de diriger les acteurs en faisant la démonstration de leur fragilité individuelle. Les scènes qui présentent le personnage de Sean Penn à notre époque sont particulièrement évocatrices pour comprendre le projet du cinéaste. Dans des espaces au design extrêmement froid, on sent l’aboutissement de l’Homme dans une société aseptisée et régie par les pouvoirs de l’économie. Cela fait du personnage de Penn, autrefois blessé dans sa petite enfance, un individu qui, malgré le rôle influent qu’il joue, devient un être errant et mélancolique. La quête spirituelle semble maintenant être son seul salut.
Si certains spectateurs, dans leurs commentaires, ont évoqué un peu trop de bondieuseries, il peut être légitime d’être perplexe mais, il faudrait plutôt considérer que le récit est campé dans les années cinquante, où l’« Amérique » vivait son âge d’or avant la dérive « gauchiste et nihiliste » des années soixante. Les personnages sont porteurs de ces valeurs. Le thème de la foi chrétienne représente davantage une autre couche à ce film complexe qu’un quelconque discours faisant l’apologie des vertus de la croyance en Dieu. Si c’était le cas, ce serait plutôt du côté de la quête spirituelle, au sens large du terme, qu’il faudrait se tourner. On a aussi lu que le film se résume à un extraordinaire poème visuel permettant d’apprécier l’œuvre. Il est pensable aussi que le cinéaste ait eu l’idée d’une forme d’essai visuel. Mais, finalement, L’arbre de la vie s’avère un film thèse qui offre autant à voir qu’à penser.
Il est vrai que cette expérience de cinéma déstabilise le spectateur habitué à laisser son esprit au vestiaire avant d’entrer dans la salle, tout comme il est vrai que celui qui saura s’ouvrir à la beauté et à un récit d’une grande densité pourra vivre une grande expérience cinématographique.
- David Lamontagne