Intime
Quelques années après le très intéressant documentaire Junior (présenté aussi au ciné-club) qui traitait du destin de jeunes joueurs de hockey dans la ligue junior majeure, le duo de cinéastes, Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault, nous revient avec un film dont le sujet central très particulier, et plutôt loin de notre réalité, est celui de la danse du ventre. Changement de discipline physique et de genre, mais même approche de cinéma intime et transcendant. De l’univers très masculin et traditionnel du hockey au Québec, on passe à l’univers très féminin de cette tradition artistique pratiquée dans une famille au Caire en Égypte. Les réalisateurs auraient pu seulement explorer les aspects reliés à ce rite culturel, mais leur film nous plonge aussi au cœur d’une histoire de famille dont les membres sont des éléments qui contribuent à construire un film puissant.
Trois mois de tournage auront permis de capter les différents moments intenses qui nous permettent de comprendre ces vies hors-normes et les difficultés que doivent affronter ce clan de femmes, au fort caractère, en tentant de continuer de (sur)vivre de ce métier, voire de cette tradition transmise de génération en génération. Leur quotidien est traqué de manière sensible par la caméra. Dans les différentes soirées où elles doivent aller danser, on nous présente une faune nocturne et certains traits d’une culture arabe que l’on a rarement vus sous cet angle. Le personnage central, Reda, est l’exemple de femme au matriarcat puissant, mais baignant dans une société machiste qu’elle doit sans cesse affronter et se servir à la fois. C’est comme une télé-réalité, sans la vacuité et avec le réel désir de communiquer au spectateur un regard essentiel et fortement humanisé.
La réussite de ce film tient beaucoup aux personnages, mais aussi à la manière de capter le réel par les cinéastes. Il y a à chaque instant quelque chose qui prend ses distances d’un quelconque jugement ou d’un regard appuyé et occidental centriste. Au contraire, c’est une caméra sobre et pleine de compassion qui dessine un ensemble dont le montage surprend par sa langueur et sa justesse pour tendre au final vers une poésie grave. La musique composée par Benoit Charest en est aussi pour quelque chose (Les Triplettes de Belleville). Pas d’entrevues avec les participants et pas de traitement visuel qui viendrait alourdir le propos. À nouveau, la tradition du cinéma direct est au rendez-vous, loin du documentaire de type didactique, et cette rencontre qu’il procure donne une expérience de cinéma hors du commun. C’est envoutant comme dans un conte des mille et une nuits doublé d’un propos contemporain troublant sur les pressions sociales et économiques que doivent vivre ces femmes. Il y a dans ce film quelque chose comme une inquiétante beauté et une étrange humanité.
- David Lamontagne