Cause
C’est finalement de la France que nous parviendra le film biographique sur l’un des plus célèbres terroristes et militants révolutionnaires de la fin du siècle passé. Pour un tel sujet, traité dans le genre thriller politique, on aurait pu croire que c’est d’Hollywood que serait apparu ce projet. Carlos, qui est d’origine vénézuélienne, a séjourné et sévi un bout de temps en France et est aujourd’hui emprisonné là-bas depuis son arrestation en 1994. Ce n’est donc pas tant une surprise que ce soit un Français, le cinéaste Olivier Assayas, qui a prêté son talent à la mise en lumière de cet extraordinaire parcours d’un homme qui a participé à quelques-uns des événements internationaux marquants des années soixante-dix et quatre-vingt. Le cinéaste, un habitué des portraits intimistes fictifs, se sera donné le défi de construire cette fois un récit avec la grande Histoire en arrière-plan.
Le film, comme tout projet qui s’inspire de faits réels, est le résultat d’une vaste recherche entreprise par le réalisateur. Plusieurs matériaux journalistiques, électroniques et biographiques (les écrits de nombreux partenaires de Carlos) ont été nécessaires pour tenter de demeurer fidèle au personnage. D’ailleurs, le film en a gardé quelques traces en présentant des reportages télévisés d’époque. Malgré la masse d’informations disponibles, plusieurs pans demeurent ambigus et la vérité en est toujours débattue. Là-dessus, le réalisateur ne se cache pas d’avoir pris quelques libertés d’interprétation, faisant du film une fiction avant tout. L’acteur choisi pour jouer Carlos est plutôt remarquable, maîtrisant plusieurs des langues parlées par celui qu’il représente et jouant de son poids pour montrer les transformations au cours des différentes époques.
C’est assez réjouissant de voir que le cinéaste ne fait pas de son personnage un héros de la cause à qui l’on devrait s’identifier, ou de faire croire au spectateur la noblesse des campagnes auxquelles il prend part. Dans un récit elliptique à souhait (on se trouve à traverser vingt ans d’histoire), Carlos est filmé avec une bonne distance pour que le spectateur puisse être à même de constater les quelques grandeurs, les failles et une bonne partie de la décadence du personnage. Sans porter de jugement, on observe l’homme dans ses prises de position et ses choix qui ne sont pas toujours cohérents avec ses idéaux d’origine. Plutôt que de se baser uniquement sur les faits, on décrit le personnage comme aimant le luxe et se laissant tenter par des opérations qui ne vont pas toujours en fonction d’idéaux progressistes.
D’ailleurs, formellement, la manière de décrire Carlos évoque parfois celui de la « rock star » en représentation. Même le choix de la musique y participe. Par exemple, cette façon de le montrer en visite chez ses commanditaires du terrorisme en fait un personnage qui se voudrait intouchable et presque adulé. Cherchant les sommets de la gloire, il fut souvent un pion à la disposition de certains États qui l’ont utilisé au gré de leurs besoins. L’homme se retrouve seul dans une mécanique géopolitique complexe. La reconstitution de l’époque est très appropriée et, plutôt que de tourner l’ensemble en studio en France avec une poignée d’acteurs et de figurants d’origine arabe, le film s’est fait la plupart du temps sur les lieux réels des événements relatés. D’un format original de cinq heures trente présenté en trois volets pour la télévision française, le film présenté en salle fait deux heures quarante-cinq. Le montage elliptique d’une grande efficacité supporte la complexité du récit et garde le spectateur constamment à l’écoute.
Se déroulant à Paris, Vienne, Bagdad, Damas, Khartoum et quelques autres villes du Moyen-Orient, c’est un film qui évoque bien les relations complexes et la géopolitique de la région tout en offrant le parcours cinématographique d’un personnage fascinant.
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