Existence
C’est une comédie dramatique aigre-douce filmée avec beaucoup d’aplomb (et d’intelligence) qui offre des moments de bonheur et de réflexion sur le sens de la vie, le temps qui passe, la famille et l’importance (et la complexité) des relations humaines.
C’est filmé par un artiste-peintre du cinéma qui excelle dans les portraits sociaux et créé avec de délicats coups de pinceau métaphysique.
Comme quelques rares autres cinéastes, Mike Leigh est un créateur à part, dont la signature est reconnaissable de film en film. Cela peut sembler être un lieu commun, mais quiconque a fréquenté l’œuvre du réalisateur anglais sait qu’il existe un système et une touche Leigh. À la base, le truc est assez simple et même plutôt banal; il s’agit de faire le portrait d’un milieu, d’une galerie de personnages en relation entre eux, avec très peu d’artifices, avec des acteurs judicieusement choisis (qui ont souvent déjà joué pour le réalisateur) et qui seront partie prenante du processus d’écriture. Mike Leigh est un homme de théâtre au sens premier de l’expression (il a écrit et monté plusieurs pièces en Grande-Bretagne), mais aussi parce qu’il travaille, dans ses films, à dégager une force dramatique extraordinaire avec peu de moyens cinématographiques. Vu de cette façon, on pourrait presque croire à une utilisation négligente des moyens d’expression propres au cinéma (ce que certains lui reprochent). Il y a pourtant une série de caractéristiques qui font de ses œuvres quelque chose de précisément… cinématographique.
Avant toute considération technique ou esthétique, c’est le travail avec les acteurs qui fait la caractéristique première des films de Mike Leigh. Les personnages créés sont construits savamment et délicatement, au cours de plusieurs mois de répétitions où les acteurs inspirent, du même coup, les lignes directrices d’un scénario à l’origine plutôt embryonnaire.
Dans la simplicité du dispositif s’offre pourtant un regard assez complexe. Avec son directeur photo régulier, Dick Pope, il installe la caméra à bonne distance du sujet, laissant le trouble, l’ambiguïté, où le caractère caustique des scènes apparaît, sans surligner, en faisant révéler la profondeur psychologique de ses personnages. Pour ce film-ci, il y a aussi cette façon subtile d’enregistrer la lumière propre à chacune des saisons.
Une autre des particularités intéressantes est cette façon d’organiser le temps. Ainsi, peu de lieux sont visités et l’action se passe sur seulement quelques jours répartis sur l’année, développant efficacement les quelques scènes dans la durée. Le montage, combiné à la structure du récit qu’impose le cycle des saisons, s’attarde à faire le point sur les différentes existences en évolution, ce qui permet de créer des attentes ou des surprises à propos du retour à l’écran des personnages secondaires. Quelques scènes sont particulièrement efficaces en ce sens : celles du personnage de Mary qui conduit une nouvelle voiture de manière, disons maladroite, ou la scène finale, tournée et montée avec beaucoup de justesse, qui donne une fin ambigüe dont l’interprétation est laissée au jugement et à l’appréciation du spectateur. Il y a aussi cette musique qui se dépose délicatement sur le film sans jamais imposer l’émotion.
Another year, c’est donc ça, le regard d’un cinéaste qui, nourri par le quotidien et la banalité, réussit à insuffler quelque chose de sublime, de faire de ses personnages autant de participants à la grande aventure de l’existence humaine. C’est là où résident la beauté et la nécessité de l’art de Mike Leigh. Le tout se fait souvent non sans un certain sourire en coin. C’est précisément ce mélange d’humour grinçant et de gravité qui rend le film juste et touchant. Le spectateur se retrouve dans un état incertain, chargé d’émotions contradictoires, tentant de saisir les véritables intentions communiquées par le réalisateur. Cela risque de donner quelques discussions assez intéressantes… |