Abyme
C’est un thriller, même s’il joue sur de nombreux registres (mélo, humour, film noir, romance, etc.). Plutôt classique dans l’ensemble, on sent que le réalisateur a fait ses classes en allant chercher dans l’écriture du scénario ce qui a fait la réussite de très grands films américains d’une autre époque (dans le film noir particulièrement). La mise en scène est assez sobre. La réussite du film se trouve dans les personnages, les situations originales exposées, l’envoûtement qu’il procure. D’ailleurs, lors de la dernière cérémonie des Oscars, plusieurs sont restés surpris d’apprendre que ce film argentin ait pu coiffer au fil d’arrivée Un prophète ou Le ruban blanc, les deux films qui partaient favoris dans la catégorie du meilleur film étranger. C’était oublier l’amour de l’Académie pour les procédés classiques conçus à Hollywood.
Dans ses yeux est affaire de regards, assurément (la traduction littérale du titre en espagnol, El secreto de sus ojos, donne plutôt Le secret de ses yeux), ce qui donne au film une belle richesse narrative. L’œuvre est d’abord conçue à partir de l’adaptation du roman La pregunta de sus ojos par son auteur original et par le cinéaste. Le regard suivant est celui de la transposition. En effet, le fil des événements racontés se fait à partir du point de vue du personnage principal sur des événements vécus vingt-cinq ans auparavant, couchés dans un roman qu’il rédige en collaboration avec son ancienne flamme et collègue de travail. C’est donc au gré de l’interprétation des situations vécues que le film évolue. La proposition (le récit dans le récit) n’est pas révolutionnaire en soi dans l’histoire du cinéma. Le réalisateur a cependant su intégrer un nombre important de détails, ce qui donne un suspense intelligent et propose, en toile de fond, des éléments de signification importants quant aux différentes époques de l’histoire de l’Argentine. C’est donc la mémoire d’un homme sur son passé, mais aussi la mémoire collective d’une nation qui transparaît dans le climat trouble du film.
Ce n’est pas innocent si la majeure partie du récit se passe à l’intérieur des arcanes du monde judiciaires de l’Argentine en 1974, juste avant le putsch militaire contre le gouvernement Peron et qui mettra au pouvoir une dictature militaire. La fin de 90, vingt-cinq ans plus tard, est aussi une période trouble durant laquelle le peuple argentin, gouverné par le président Carlos Menem, a vu son pays entrer dans une crise économique dévastatrice. Sans avoir mis l’emphase sur ces événements, il n’en demeure pas moins que c’est toute cette question de la justice qui est mise en cause dans le film.
Pourquoi Dans ses yeux au Ciné-club?
Parce que ça fait du bien une fois de temps en temps de se faire transporter dans un récit, ponctué de rebondissements, qui tente de surprendre le public, sans toutefois chercher à le prendre pour un idiot? En cela, le film joue avec les attentes du spectateur, mais ce n’est pas tout ce qu’il a à proposer. Les acteurs sont très bons; une distribution classique pour le genre. L’ensemble est très séduisant et on peut dire que le charme argentin opère.