Cauchemar
Lars von Trier dédit son film à Andreï Tarkovsky, mais c’est beaucoup à Bergman qu’on pense lorsqu’on regarde ce dernier film. Il y a même peut-être un peu de Kubrick dans cette exploration d’un cinéma qui flirte avec le fantastique (si on pense à l’isolement des personnages dans le film The Shining et à certains thèmes abordés par Kubrick).
À Bergman, il a emprunté l’exploration de la psyché et se prête à une exploration de la complexité de la nature humaine. Encore une fois, on pourra interpréter le regard que Lars von Trier porte sur la «fragilité» de la femme comme étant quelque peu misogyne. Pour la majorité de ses dernières réalisations, il s’évertue à démontrer le sens du sacrifice, de la bonté, mais aussi de la crédulité et de l’impuissance de la femme. Ici, il va jusqu’à suggérer que la femme serait possédée par le mal…
Il n’en est d’ailleurs pas à sa première provocation. Il n’y a pas que le discours qui ébranle. L’approche cinématographique déstabilise un peu. Il a beau faire commencer son film avec une scène d’une splendeur épurée, faite avec un très grand souci d’esthétisme, un souci de revenir à des plans composés, léchés, Lars von Trier revient tout de même à ses bonnes vieilles habitudes. C’est dans la rupture qu’il vient à nouveau déconcerter. Rupture dans le montage. Rupture de ton dans le récit. Le début du film est tout en ralenti puis le montage devient, fidèle aux habitudes du cinéaste, hachuré, truffé de sautes d’axe (les plans sont raccordés de manière moins fluide). Les différentes atmosphères créées dans le principal lieu, un chalet au milieu de la forêt, font alterner de longues scènes de dialogues, des moments d’angoisse, des scènes oniriques, des poursuites, des moments symboliques où c’est la contemplation qui prime. L’exploration du huis clos prend des allures d’enchaînement de tableaux propice à exprimer la fragilité de l’esprit.
On aurait pu s’arrêter à un objet de pur esthétisme où le contenu devient un prétexte pour l’offrande cinématographique. Le film suggère pourtant, malgré la tonne d’informations contradictoires lues dans les journaux depuis sa sortie, une réflexion intéressante sur plusieurs aspects de l’existence humaine. Cette réflexion se compose de plusieurs symboles freudiens apparaissant à l’écran, dont l’origine de nos peurs, nos angoisses, la relation que l’homme entretient avec la nature. Il y a tout un regard sur les origines, la mythologie chrétienne. Tout cela nourrira certainement une bonne discussion après le film...
Antéchrist, mais surtout le créateur derrière l’œuvre, a été «crucifié» par la critique. C’est probablement ce que souhaitait Lars von Trier. On en vient à se demander si le cinéaste ne venait pas d’atteindre les limites du pouvoir et de l’immunité artistique dont profitent certains auteurs. Peut-être a-t-on atteint les limites de l’hermétisme et du chaos artistique. Certains voient dans Antéchrist quelque chose d’abject, d’incompréhensible, une erreur de parcours, une imposture. D’autres, une œuvre aboutie, complexe, riche, qui redéfinit les possibilités du cinéma.
C’est vrai que l’expérience demande une certaine ouverture. Peut-être aussi qu’il sera difficile de séparer le film de l’œuvre globale de l’auteur. Lars von Trier n’a jamais ménagé son public, le prenant souvent de court. Il fait partie des cinéastes qui se sont donné comme mandat de sortir le spectateur de sa zone de confort et d’ébranler leurs certitudes en ce qui a trait à la «façon» de faire un film. C’est aussi ça le travail de l’artiste.
Est-ce que je vous ai dit qu’il y avait des scènes perturbantes et insoutenables? Est-ce que je vous ai dit que cette minute d’horreur ne saurait enlever la beauté de l’ensemble? Et que ce film ne devrait pas vous laisser indifférent? Qu’il nourrira à nouveau notre regard porté sur l’Homme et sur le cinéma?
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